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Comment surmonter la crise du reporting ?

Écrit par Philippe Collier on . Rubrique: Éditorial

L’évaluation et la quantification permanentes des paramètres de gestion semblent avoir atteint un point limite proche de la rupture. Les entreprises croulent littéralement sous la nécessité de produire toujours plus de bilans de toutes sortes : fiscal, commercial, social, environnemental... dont la charge ne cesse d’augmenter.

La cyber-structure devient obèse. Imperturbablement les ordinateurs moulinent de la donnée, produisent des tableaux de bord multidimensionnels sophistiqués, éditent des rapports et des kilomètres de listing sans pour autant exclure que l’organisation soit mieux gérée et qu’elle ne va pas dans le mur.

Les salariés rejettent de plus en plus cette dérive gestionnaire et financière de la performance. Ils ont le sentiment de passer leur temps à faire du reporting et d’être soumis à des procédures programmées qui brident leur initiative et leur créativité. Ce qui est contraire à l’esprit de valorisation des ressources humaines prônées par les DRH.

Dans un récent article* intitulé « À la source de la contre-productivité », Pierre-Yves Gomez, président de la Société française de management, rappelle que dès les années 1970, Ivan Illich expliquait pourquoi les grands systèmes de gouvernance deviennent inefficaces. En fait, « les outils de contrôle des organisations sont performants tant qu’ils demeurent au service des personnes et ne limitent pas trop leur autonomie et leur créativité. » En somme, toute la difficulté serait de concilier l’action spontanée avec l’action programmée. Mais comment remettre du spontané dans le programmé ?

L’approche par les immatériels peut-elle échapper à cette logique ? Certes, comme toute méthode de gestion, elle repose aussi sur l’évaluation et la production d’indicateurs spécifiques visant à quantifier les forces et faiblesses de l’entreprise. Son enjeu est pourtant de redonner toute sa place au capital humain. Pour le sociologue, Roger Sue**, la crise financière et l’impasse du néolibéralisme impose de changer de modèle. Sans espoir de revenir à une croissance basée sur la production matérielle des « trente glorieuses », il faut miser sur l’économie de l’immatériel et l’essor d’une « société des connaissances ». À la croissance quantitative, l’avenir doit substituer une croissance qualitative.***

> Pour un reporting de la création de valeur à long terme
Pour le chercheur Jean-Claude Dupuis, responsable de l’École Française de l’Immatériel, « la bulle de reporting tient essentiellement au fait que l’on a favorisé un modèle de gouvernance qui a donné le pouvoir aux outsiders de l’entreprise (le financier, l’actionnaire, l’épargnant chinois...versus ses insiders (salariés, managers...)) ce qui a conduit à augmenter de façon mécanique les asymétries d’information. Le capital immatériel est surtout une richesse cachée pour les outsiders, pas tant pour les insiders.» Cela a contribué à générer de coûteuses usines à reporting avec ses cost killer focalisés sur des objectifs financiers immédiats au détriment de stratégies à long terme soucieuses du bien être au travail et de la préservation des savoir-faire.

Tout l’enjeu actuel de l’approche par les immatériels sera de réduire cette asymétrie d’information, tout en favorisant le retour vers des modèles de gouvernance privilégiant les insiders (modèle rhénan, partenarial). Cette solution serait au demeurant, on le sait, moins coûteuse et apporterait une information utile à ceux qui créent la vraie richesse de l’entreprise. Le reporting ne serait plus une corvée pour les salariés dès lors que ceux-ci en seraient les premiers bénéficières. Le système d’information gagnerait en fiabilité tout en favorisant un reporting qui ne se focalise pas seulement sur les résultats passés mais qui informe aussi sur le potentiel de croissance et de création de valeur future de l’entreprise. <


* Le Monde de l’économie du 17 janvier 2012
** Voir son dernier livre « Sommes-nous prêts à changer ? Le social au cœur de l’économie, éditions Les liens qui libèrent.
*** Lire notamment « Introduction à John Kenneth Galbraith », de Stéphanie Laguérodie, Éditions La Découverte.